Géopolitique du Moyen-Orient et frappes sur Daech

Débat entre Dominique de Villepin et Hubert Védrine

Les émissions de télévision intelligentes ne sont pas légion. Des révisions efficaces dans la perspective des quatre concours des IEP passent plus volontiers par les livres et par une bonne prépa que par le petit écran. Mais quelques programmes font exception : on regardera avec profit la quotidienne C’est dans l’air sur France 5 et le rendez-vous du vendredi, Ce soir ou jamais, sur France 2. Justement, un des épisodes récents de cette dernière émission a vu s’opposer, sur le terrain de la géopolitique internationale, les anciens ministres des affaires étrangères Hubert Védrine et Dominique de Villepin. Un débat de haute tenue !

Daech ? Qu’est-ce que c’est ?

L’Irak a longtemps été un régime stable dans un Moyen-Orient troublé. Le renversement de Saddam Hussein par la coalition anglo-américaine, justifié par la guerre contre le terrorisme et la crainte d’un emploi d’armes de destruction massive dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont jamais existé, a précipité le territoire dans le chaos. La population irakienne, composée majoritairement de musulmans sunnites mais aussi de fortes minorités chiite (au sud) et kurde (au nord), subit depuis 2003 une guerre civile que le départ des troupes occidentales n’a fait qu’accélérer.

Par ailleurs, le conflit qui oppose le régime autoritaire syrien de Bachar Al-Assad à des rébellions plus ou moins fréquentables constitue une autre source d’instabilité. Parmi les groupes en guerre, on a longtemps craint une main-mise d’Al-Qaïda, le groupe terroriste responsable des attentats du 11 septembre. Mais c’est une autre organisation qui a profité des combats pour se tailler un empire territorial à cheval sur deux pays : l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), devenu par la suite État islamique (EI). Son chef s’est autoproclamé calife, c’est-à-dire chef suprême des croyants musulmans. L’Occident préfère désormais le désigner comme Daech (ou Daesh en graphie anglophone), ce qui correspond à l’acronyme arabe et qui aurait l’avantage, dit-on, de vexer ses partisans. On a les satisfactions que l’on peut.

Expansion territoriale de Daech

Expansion territoriale de Daech

Ne nous laissons pas abuser par la carte : les territoires contrôlés par l’État islamique sont d’abord et avant tout désertiques. Ce sont les villes et les axes de communication qui comptent le plus. Mais tout de même, cette puissance en gestation ne doit pas être sous-estimée : d’abord parce qu’elle commence à déstabiliser des pays voisins comme le Liban, ensuite parce que de jeunes Européens influençables succombent à l’appel de l’aventure et à la tentation de la guerre sainte (Jihad), enfin parce qu’un séjour sur place ne semble pas disposer à partager des idées de la manière la plus pacifique. Les décapitations d’otages occidentaux et les attentats commis sur le sol européen par des individus revenus fanatisés du Moyen-Orient incitent les puissances occidentales à réagir.

Les données de la menace de Daech

C’est toute l’interrogation. Elle est d’autant plus complexe que la situation régionale brille par sa complexité. Certains pays, alliés de l’Occident, ont soutenu les combattants de Daech face au régime Syrien : c’est le cas de l’Arabie Saoudite et du Qatar, qui ont l’air maintenant de se retourner contre leurs amis d’hier. Également alliée de l’Occident et membre de l’OTAN, la Turquie paraît jouer un jeu ambigu en laissant faire ses adversaires supposés, car elle craint davantage encore une émancipation des Kurdes irakiens et syriens qui pourrait pousser à la sécession les populations kurdes qu’elle abrite. Israël semble surtout vouloir éviter d’entrer dans ce guêpier et se borne à protéger sa frontière.

Les adversaires objectifs de Daech, eux, n’ont pas le meilleur profil pour se joindre aux Occidentaux : il s’agit de l’Iran chiite, surveillé du fait de ses activités de recherche nucléaire, et du régime syrien, mis au ban de l’Occident en raison de sa répression de la contestation démocratique. Pour arranger les choses, les bombardements de la coalition sur les bases de Daech en Irak ne posent pas de problème puisqu’elles sont soutenues par le Gouvernement légitime local, mais il n’en est pas de même en Syrie dès lors que les États-Unis et les Européens refusent de dialoguer avec Bachar Al-Assad. Et les grandes puissances émergentes (Russie, Chine, Inde, Brésil) ne manquent pas de souligner qu’une action non autorisée par Damas et non validée par le Conseil de Sécurité de l’ONU serait contraire au droit international…

Daech prospère dans cet environnement incertain et poursuit son expansion. C’est aujourd’hui le contrôle de la frontière turco-syrienne qui constitue son objectif principal.

Alors que faire pour réduire les forces de Daech ?

C’est justement la question sur laquelle se sont confrontés Dominique de Villepin et Hubert Védrine sur le plateau de Ce soir ou jamais. Les deux hommes n’occupent désormais plus de fonction publique officielle, mais leur légitimité sur les questions internationales est incontestable.

Le premier nommé fut ministre des affaires étrangères entre 2002 et 2004, puis Premier ministre entre 2005 et 2007. Son titre de gloire reste d’avoir porté la voix de la France à l’ONU pour faire échec à l’intervention américaine en Irak. Son discours de paix avait suscité les applaudissements des délégués de toutes les nations. La vidéo vaut d’être regardée.

Quant à Hubert Védrine, il a précédé Dominique de Villepin au Quai d’Orsay puisque, de 1997 à 2002, il a été le ministre des affaires étrangères du gouvernement de Lionel Jospin. S’il n’a pas eu la chance d’un moment de gloire comparable devant l’ONU, il a cependant laissé le souvenir d’un homme extrêmement compétent, parfaitement au fait des relations internationales. C’est lui qui, pour évoquer la suprématie américaine des années 1990, a forgé le terme d’hyperpuissance. Nul n’en a dressé meilleur portrait que l’ancien Président de la République Jacques Chirac dans ses mémoires :

Ce qui caractérise Hubert Védrine, c’est une grande finesse d’analyse alliée à une parfaite maîtrise des rouages diplomatiques, la fidélité à des convictions affirmées en même temps qu’une ouverture d’esprit à rebours de tout esprit dogmatique. À cela s’ajoute ce qui fait de lui un homme d’un commerce toujours agréable : sa courtoisie, sa pondération naturelle. Hubert Védrine n’est ni le représentant d’une caste, ni celui d’un parti. Sa liberté de jugement le distingue tout autant des cercles diplomatiques traditionnels. Dans sa conception de la politique étrangère française comme dans sa vision du monde, il réussit à concilier l’exigence gaullienne et le pragmatisme mitterrandien, l’attachement profond à la souveraineté nationale et la conscience éclairée d’une nécessaire adaptation aux évolutions de l’Histoire.

Les deux hommes se connaissent. Bien qu’ils soient d’obédiences adverses, et qu’ils défendent des positions antagonistes, ils se respectent et ils écoutent les arguments qu’ils échangent. L’émission a donné lieu à un débat de haut niveau sur l’opportunité d’une guerre contre Daech – option soutenue par Védrine et rejetée par Villepin. Les candidats aux concours des IEP peuvent en prendre de la graine car le niveau de langue et la précision des références employées sont un modèle à suivre.

Ce soir ou jamais peut être consultée sur le site de France Télévisions et, plus aléatoirement, sur les sites de partage de vidéos. A consommer sans modération dans la perspective des épreuves des concours d’entrée à Sciences Po : votre préparation n’en sera que meilleure !

Article complémentaire sur la politique américaine au Moyen Orient