Corrigé histoire – concours 2016 (Algérie)

Affiche du PSU contre les "événements d'Algérie"

Sujet : La France face aux événements d’Algérie (1954-1962)

Quelques réflexions sur le sujet

Le concours commun 2016 appartient désormais au passé. Le verdict et les notes ne tomberont que le mois prochain, mais on peut d’ores et déjà relever un sentiment unanime : si les questions contemporaines ont été jugées globalement faciles, si les épreuves de langue vivante ont laissé aux candidats un souvenir mitigé, la dissertation d’histoire a manifestement fait trembler la plupart de ceux qui ont découvert le sujet portant sur les événements en Algérie entre 1954 et 1962.

Certes, il devrait y avoir de la casse. Mais c’est plutôt une bonne nouvelle pour les candidats qui avaient sérieusement bossé, même si les connaissances leur faisaient défaut : dans ce genre de sujet, c’est sur la qualité de la réflexion, et donc de l’introduction et du plan, que se fait la différence. Vos enseignants de prépa ont dû vous l’apprendre. Même si c’est dur, ça l’est davantage pour le voisin que pour vous. Et au final, vous vous fichez d’avoir 10 ou 16 du moment que vous êtes admis à Sciences Po !

Commençons donc, avant la correction proprement dite, par une brève analyse du sujet. La surprise ressentie par les candidats n’est pas sans raison, si on se réfère au programme officiel de l’épreuve tel qu’il figure sur le site du concours commun :

Étudier « la France face à la guerre d’Algérie » ne correspond d’évidence pas aux contours de la Guerre froide, et ne concerne ni les États-Unis ni la Chine. Nous sommes loin du Proche-Orient. Certes, le mot « décolonisation » apparaît, mais dans le point 1 sur les relations internationales. Le point 2, relatif aux évolutions institutionnelles et politiques de la France, est bien concerné par l’énoncé, mais il ne l’épuise pas vraiment.

Nous avons donc à faire à un sujet aux confins du programme, ou plus exactement un sujet qui suppose que les savoirs acquis en classe de première lors de l’étude de la guerre d’Algérie soient correctement mises en relations avec les connaissances sur l’évolution politique de la France.

Les candidats ont eu raison de frissonner : oui, il allait falloir réfléchir pour traiter ce sujet, qui n’est pas un bête intitulé de chapitre sur lequel il suffit de recracher mécaniquement un texte appris par cœur. Le concours commun des IEP démontre, une nouvelle fois, que les dissertations qu’il attend exigent une réflexion bien supérieure aux questions de cours qu’affectionne l’IEP de Paris.

Enfin, cela n’a peut-être pas de rapport, mais nous ne pouvons nous empêcher de relier ce sujet au prochain départ à la retraite du professeur Jean-Charles Jauffret, qui a officié plusieurs décennies au sein de l’IEP d’Aix-en-Provence, et dont nous vous laissons deviner le thème de prédilection. L’équipe d’Ambition Réussite, dont il a formé la plupart des membres, lui adresse ses amitiés.

Analyse du sujet

Passons maintenant à l’analyse proprement dite du sujet proposé.

Les bons candidats, et ceux qui ont été formés par Ambition Réussite, savent qu’il faut toujours commencer par le bornage temporel et spatial de l’énoncé.

Les deux dates contenues dans le sujet ne doivent pas poser la moindre difficulté. 1954, c’est la « Toussaint rouge », vague d’attentats commandités par le Front de Libération nationale, qui marque le début de l’insurrection. Les accords d’Évian du 18 mars 1962 correspondent à la seconde date. Mais la formulation retenue par les IEP comporte une ambiguïté :

  • faut-il s’intéresser entre 1954 et 1962 à la France face aux événements d’Algérie, donc ne rien évoquer de ce qui se produit après 1962 ?
  • ou doit-on décrire la France face aux événements qui se sont déroulés en Algérie entre 1954 et 1962, et donc mentionner les débats qui ont agité la société française postérieurement à cette date ?

L’interrogation n’est pas neutre, surtout pour des candidats qui ont pu traiter avec leur enseignant de terminale « Les mémoires de la guerre d’Algérie » : les connaissances correspondantes seront hors-sujet dans le premier cas, mais pleinement admissibles dans la seconde hypothèse. Il y a donc un choix à faire, qui apparaît également acceptable à condition de correctement le justifier en introduction. Nous retiendrons, dans la correction, l’option la plus large, mais ceci ne signifie pas que l’approche « restreinte » n’a aucune chance de séduire le correcteur.

Quant au bornage spatial, il se limite ici à « la France », sur laquelle il faut analyser l’impact des événements d’Algérie. En toute logique, ce qui se passe sur le territoire algérien nous intéresse jusqu’en 1962, puisque c’est encore la France, mais pas au-delà, puisque l’État algérien s’en trouve séparé.

Passons à l’analyse des termes du sujet. Mais attention : « la France », ce sont aussi bien les pouvoirs publics que la société française ! Il faudra donc veiller à ce que la copie recouvre ces deux dimensions. Par ailleurs, on soulignera que l’expression « événements d’Algérie » a longtemps été celle employée par la France pour qualifier l’insurrection, ce qui permettait de lui dénier son importance. On ne parla de « guerre d’Algérie », en métropole, qu’à la fin des années 1950, et bien timidement.

Il faut maintenant interroger le sujet pour en dégager une problématique. Nous vous rappelons que chaque sujet peut admettre une multitude de problématique, et que vous avez pu naturellement en choisir une autre parfaitement correcte. Nous vous rappelons aussi, et ça ne fera pas plaisir à beaucoup, que « On peut donc se demander comment la France évolue face aux événements d’Algérie de 1954 à 1962 » n’est pas une problématique, mais une simple répétition du sujet.

De toute évidence, il serait hors-sujet de raconter la guerre d’Algérie. Même verdict pour les lycéens qui auraient recraché leur cours de terminale sur les « Mémoires de la guerre d’Algérie » : ce n’est qu’une toute petite partie de ce qui est attendu.

Nous allons donc nous concentrer sur l’un des rares points d’accroche offert par le sujet : la double interprétation possible de « France », en tant qu’institution(s) et en tant que nation. L’une et l’autre ont-elles suivi le même cheminement pour que s’impose la décision de décoloniser l’Algérie ?

La réponse pourrait prendre la forme d’un plan thématique opposant, donc, les réactions de l’État à celles de la population. Pour le corrigé, nous retiendrons une seconde option : un plan chronologique mettant en avant les différentes phases de la prise de conscience de la gravité des événements.

Correction du sujet

Lorsque François Mitterrand, ministre de l’Intérieur du cabinet Mendès France, proclame que « l’Algérie c’est la France », il n’énonce rien de plus qu’une aveuglante évidence pour la plus grande partie de la population du pays.

Conquise en 1830, l’Algérie a rejoint la nation française avant Nice et la Savoie. Les attentats séparatistes qui se produisent au cours de la « Toussaint rouge » de 1954 ne provoquent donc, de la part du Gouvernement français, qu’une volonté de pacification semblable à celle qui avait suivi les émeutes de Sétif neuf ans plus tôt. La population métropolitaine, peu concernée et mal informée, n’y voit guère d’obstacle, tandis que les « Pieds-Noirs » en appellent à la protection de Paris. Pourtant, quelques années plus tard, les accords d’Évian du 19 mars 1962 mettent fin à ce que les historiens qualifient de « guerre d’Algérie », et le drapeau tricolore cesse de flotter sur l’Afrique du Nord.

Les « événements d’Algérie » ont une influence forte tant sur l’évolution des institutions que sur les conditions de vie de la population française.

La France réagit sans s’alarmer à l’annonce de la constitution Front de Libération nationale, le 1er novembre 1954 (I). Ce n’est qu’en 1956 que l’envoi du contingent et l’impuissance des gouvernements de la IVe République font apparaître la gravité des événements (II). La République gaullienne émerge du chaos d’Algérie, dont elle se résout à la nécessaire indépendance, qu’elle gère sans éviter les mémoires meurtries (III).

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I Le temps du déni (1954-1956)

A/ Des événements jugés insensés
  • Contexte de la décolonisation, immédiatement consécutif à la défaite en Indochine.
  • Algérie intégrée à la France et départementalisée, colonie de peuplement (1 million de Français), connectée à l’économie métropolitaine.
  • En conséquence, la perspective d’une décolonisation est totalement exclue. Consensus des forces politiques sur le sujet, parti communiste compris.
B/ Une simple affaire de police
  • Le Gouvernement prône la répression policière du soulèvement. Il envoie des renforts aux forces locales et renforce leurs pouvoirs par le vote d’une législation d’état d’urgence en 1955, mais continue à contrôler les événements.
  • Pendant ce temps, la vie continue en Algérie. Le gouverneur général, Jacques Soustelle, combat le FLN mais prône l’intégration des Algériens à la citoyenneté française.
C/ Une population peu concernée
  • La population française est globalement indifférente aux premiers événements, réprimés par la police et l’armée de métier. Les milieux économiques défendent le maintien de l’Algérie dans la République. Même les « pieds-noirs », s’ils réclament d’être protégés, s’engagent peu.
  • Cette opinion placide est confortée par des médias qui relaient la propagande de l’État, parlent des « événements » ou de la « pacification » de l’Algérie, et utilisent les images de l’armée française. La censure et l’autocensure maintiennent le calme.

 

II L’échec de la IVe République (1956-1958)

A/ L’engrenage militaire
  • En 1956, le Gouvernement décide l’envoi du contingent en Algérie et octroie à l’armée les pouvoirs spéciaux pour faire régner l’ordre.
  • Désormais à la tête des opérations, l’armée remporte des succès (Massu et la bataille d’Alger) mais recourt aussi à la torture, aux exécutions sommaires et aux bombardements de civils. Démission du général de Bollardière en guise de protestation.
  • La montée en puissance de l’armée culmine le 13 mai 1958 avec la formation d’un « comité de salut public » qui exige que le général de Gaulle soit appelé au pouvoir à Paris.
B/ L’impuissance politique
  • Pendant ce temps, le Gouvernement de la IVe République est trop instable pour imposer ses vues à l’armée. Guy Mollet, durement accueilli à Alger, promet de maintenir l’Algérie française. Mendès France démissionne. Au gouvernorat général, Soustelle est remplacé par Lacoste, un « dur ».
  • Aucune négociation n’est menée avec le FLN. Au contraire, les collectivités locales d’Algérie sont dissoutes. Des attentats frappent des élus et des représentants français.
  • La France fait l’objet de la réprobation internationale, notamment à l’ONU. Elle est isolée diplomatiquement. L’arraisonnement illégal des dirigeants du FLN dans un vol entre la Tunisie et le Maroc n’arrange rien.
C/ La prise de conscience populaire
  • L’envoi du contingent implique les familles françaises dans la guerre. Celle-ci devient une affaire nationale. Les métropolitains inclinent à négocier, mais les « pieds-noirs », qui ont le choix entre « la valise ou le cercueil », plaident pour l’intransigeance.
  • En Algérie comme en métropole, les manifestations et les attentats se multiplient. L’atmosphère insurrectionnelle gagne la population.
  • La censure s’effrite. Les journaux commencent à évoquer la torture et critiquent le jusqu’au-boutisme gouvernemental. Des Français soutiennent le FLN et jouent les porteurs de valise, notamment à gauche et parmi les intellectuels.

 

III Une nouvelle France sans Algérie (depuis 1958)

A/ La fondation de la Ve République
  • En mai et juin 1958, la IVe République se saborde et donne à De Gaulle le pouvoir constituant. Celui-ci, tournant le dos au régime parlementaire dominé par la Chambre, instaure une VeRépublique assise sur le pouvoir fort du chef de l’État et sur son dialogue direct avec le peuple.
  • De Gaulle temporise sur l’affaire algérienne le temps d’installer les institutions. Puis il appelle à la « paix des braves » et au cessez-le-feu, avant de proposer l’autodétermination du peuple algérien.
  • Dans le même temps, l’armée remporte des victoires sur le terrain contre le FLN. Le développement de la bombe nucléaire, qui explose en 1960, rehausse son prestige. De Gaulle éloigne les militaires trop favorables à l’Algérie française.
B/ Le difficile chemin vers la sécession de l’Algérie
  • Sur le terrain, combats et attentats se poursuivent. L’OAS est fondée. Les manifestations d’Algériens en métropole sont réprimées dans le sang, notamment le 17 octobre 1961 à Paris.
  • Alger se soulève en 1960 durant la « semaine des barricades », puis surtout en 1961 lorsque quatre généraux tentent un coup d’État contre de Gaulle. Celui-ci répond en prenant les pouvoirs spéciaux (article 16 de la Constitution). La tentative est éventée ; l’armée demeure fidèle à la Ve République.
  • Du point de vue institutionnel, la route vers l’indépendance de l’Algérie est rythmée par des référendums des deux côtés de la Méditerranée. La France donne une forte légitimité démocratique au processus. Les accords d’Évian marquent l’indépendance de l’Algérie, mais n’arrêtent pas le massacre des harkis que la France ne tente pas de sauver.
C/ Des mémoires toujours à vif
  • 1962 marque la fin des événements, mais pas de leurs conséquences. Plusieurs attentats sont fomentés contre de Gaulle, le plus célèbre au Petit-Clamart.
  • Deux populations ont rejoint la France métropolitaine déracinées : les « pieds-noirs » et les harkis. Leur intégration est facilitée par la croissance économique du moment, mais elle se fait, pour les seconds, dans des conditions indignes.
  • Ce n’est qu’en 1999 que le Parlement reconnaît officiellement l’existence d’une « guerre d’Algérie » dont la commémoration le jour anniversaire des accords d’Évian fait encore débat aujourd’hui.

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Les événements d’Algérie ont profondément marqué la France, condamnant le régime trop faible de la IVe République et permettant, avec le retour de Charles de Gaulle au pouvoir, la fondation de la Ve République.

Livrée à contretemps dans le contexte de la décolonisation, cette guerre devait s’achever pour permettre à la France de jouer le nouveau rôle voulue pour elle par le Général, celui d’une nation indépendante rendant leur fierté au peuple comme à son armée.

 

 

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