Sujet corrigé – questions contemporaines – Mémoire

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Bien que cette année les sujets proposés sur la mémoire ou sur la sécurité n’étaient pas de nature à déstabiliser les candidats, l’épreuve de question contemporaine au concours commun des IEP peut les surprendre par sa nature. Car contrairement à l’histoire ou la langue, ils n’en ont jamais fait. L’élève qui se contente, fort de ses connaissances de terminale, à réciter son chapitre d’histoire sur la mémoire comme principale référence, est éliminé d’entrée. Il s’agit d’une matière propre à Sciences Po, avec une méthodologie huilée, que l’on ne peut que trop difficilement apprendre à distance ou via la lecture d’articles. Elle ne s’improvise pas. Nous n’avons pas la prétention, à travers la transmission d’un corrigé en ligne, de vous transmettre toute la méthodologie et le savoir nécessaires pour réussir cette épreuve. Pourtant, bien entraîné, c’est certainement dans celle-ci que vous obtiendrez le plus facilement une bonne note. Merci à notre professeur Grégory Bozonnet pour la qualité de son corrigé.

 

 

Sujet de questions contemporaines: Comment comprendre aujourd’hui la notion de mémoire nationale?

 

 

Problématique:

En quoi, l’Etat doit-il aujourd’hui appréhender différemment la mémoire collective pour qu’elle demeure un vecteur de cohésion nationale et non de division des citoyens ?

I. La mémoire collective a progressivement été appréhendée par l’Etat comme un potentiel vecteur de cohésion nationale, elle a, à ce titre, été considérée comme un devoir.

 

A. Face aux soubresauts de l’histoire, l’Etat a su faire évoluer sa manière d’appréhender la mémoire collective pour en faire un élément clé de la Nation, un vecteur de la construction de l’Etat-nation.

Idée 1 : Comme le souligne Dominique Poulot, dans son Histoire du Patrimoine en Occident, le premier réflexe des révolutionnaires avait été de faire table rase du passé avant que l’intervention d’acteurs comme l’Abbé Grégoire ne montre l’intérêt d’un passé partagé pour souder une Nation.
Idée 2 : Anne-Marie Thiesse, dans La création des identités nationales, souligne que l’Etat a fait de la mémoire l’un des ciments nécessaires de la Nation, elle participe à ce « plébiscite de tous les jours » évoqué par Renan, c’est d’ailleurs pour cela que les enfants apprennent à lire sur des bréviaires comme Le tour de France par deux enfants d’Augustine Fouillée.

 

B. Face au « siècle des excès » (Touchard), l’Etat a fait évoluer la manière d’appréhender la mémoire pour en faire un « devoir » qui va progressivement devenir omniprésent.

 
Idée 3 : Comme le soulignent Bouillon et Petzold dans Mémoire figée, mémoire vivante, c’est après la première guerre mondiale que se sont développées, par le souhait du législateur, les commémorations et les hommages aux victimes partout en France. L’enjeu est que cette guerre soit la « der des der », c’est dans ce cadre notamment que se développent les monuments aux morts.
Idée 4 : Sébastien Ledoux, dans le devoir de mémoire : une formule et son histoire, souligne que c’est le contexte de crise de l’Etat-providence qui a été propice à l’avènement d’un devoir de mémoire en France. La mémoire est à présent placé au coeur de la société et les commémorations vont se multiplier et se diversifier.

II. L’avènement d’un devoir de mémoire va ouvrir l’apporte à ce que T.Todorov nomme les « abus de la mémoire » qui doivent obliger aujourd’hui l’Etat à mieux appréhender cette mémoire, à développer une politique de la « juste mémoire » selon les termes de Paul Ricoeur.

 

 

A. Face à ce qui est devenu un « n’importe quoi mémoriel » (Jean-Pierre Rioux), il a été constaté de nombreux écueils de nos politiques mémorielles créant à la fois de l’oubli et de profondes divisions de la société.

 
Idée 5 : L’avènement de ce que T.Todorov nomme la « maniaquerie commémorative » va générer de nombreux écueils. Henry Rousso, l’auteur du Syndrome de Vichy, souligne notamment les conséquences en termes d’oublis. Toutes les injonctions à se souvenir finissent par générer de l’indifférence de l’oubli. Dans son ouvrage de référence, il a aussi eu l’occasion de montrer que les excès de mémoires peuvent nuire à l’histoire, comme le souligne René Rémond en s’opposant aux lois mémorielles
Idée 6 : Par ailleurs, Myriam Bienenstock, dans son ouvrage devoir de mémoire ?, souligne à partir du cas Dieudonné, les risques de concurrence mémorielle que le devoir de mémoire a fait naître. Chaque représentant de telle ou telle communauté de victimes peut s’estimer lésé par la mémoire nationale et en appeler à l’injustice. La mémoire qui devait être un ciment devient un objet de fracture.

B. Dans ce contexte d’abus de la mémoire, de nombreux auteurs invitent l’Etat à appréhender autrement la mémoire en passant d’une logique de devoir à celle d’un travail de mémoire cher à Paul Ricoeur.

 
Idée 7 : Paul Ricoeur, dans son ouvrage de référence La mémoire, l’histoire, l’oubli, montre à quel point les excès de mémoires peuvent être dommageables et en appellent à supprimer le devoir de mémoire pour le remplacer par un travail de mémoire plus serein, plus objectif et plus fédérateur. Le rapport Kaspi, publié en 2008 va dans ce sens en proposant de réduire la place de la mémoire dans notre société.
Idée 8 : Dans son ouvrage, Les abus de la mémoire, Tzvetan Todorov explique que pour mieux appréhender la mémoire, il convient de se concentrer sur la « mémoire exemplaire » et non littérale c’est-à-dire la mémoire qui sert le présent et ne fait donc pas que « ressasser le passé ». Comme le montre Michel Johann dans Gouverner les mémoires. Les politiques mémorielles en France, il convient pour cela d’associer un grand nombre d’acteurs autour d’un seul objectif, conserver ce qui nous unit, ce qui crée du lien, ce qui fonde la Nation.
Voici en lien d’autres annales corrigées des épreuves du concours 2017.
Voici en lien les annales corrigées des sujets de questions contemporaines du concours 2016: