Sujet questions contemporaines 2019: Faut il tout dématérialiser?

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« Faut-il tout dématérialiser? » L’épreuve de Questions Contemporaines au concours commun des IEP désorientent facilement des élèves de terminale qui n’en ont jamais fait. Elle est le moyen de vérifier la qualité de la réflexion, de l’expression, et de la culture générale. Disposer d’un bon plan et de bonnes références, avoir une intro léchée, font la différence. La plupart des correcteurs s’arrêteront à la fin de l’intro.

 

Le thème portait sur le numérique. Un sujet sur la dématérialisation n’était donc pas forcément attendu et a pu dérouter les candidats. Voici donc une proposition de corrigé du sujet.

 

INTRODUCTION

« Le système technicien est devenu à la société moderne ce que le cancer est à l’organisme, qui pénètre l’ancien, l’utilise, le phagocyte et le désintègre.» Par ces mots, Jacques Ellul semble condamner ce qu’il dénomme le système technicien, l’ensemble de ces techniques modernes que l’on recoupe sous le nom de numérique.

Ainsi, il semble en appeler à poser une limite à ce système technicien, à celui qui supprime les supports matériels, pour tout dématérialiser, tout rendre immatériel. Pourtant en 1977, lorsqu’il écrit ses lignes, comme le souligne Philippe Breton dans son Histoire de l’informatique, l’essentiel des penseurs voient dans cette dématérialisation tous les potentiels progrès du futur.

Le débat semble dès lors posé, dans quelle mesure faut-il trouver un équilibre entre les potentialités infinies de la dématérialisation et la nécessité de garder du matériel, du concret, du palpable ?

Alors que la dématérialisation semble apporter des potentialités infinies dans des domaines aussi divers que l’éducation, la culture ou la santé, les menaces potentielles d’une dématérialisation excessives font penser à la nécessité d’un juste équilibre.

 

I. La dématérialisation apparaît progressivement jusqu’à révolutionner la quasi-intégralité des domaines qui font la vie des individus, ses potentialités semblent infinies.

 

En effet, alors que dans un premier temps, il semblait impossible de tout dématérialiser, les progrès techniques montrent que tous les domaines peuvent être concernés (A).

 

Idée 1 : . L’Homme étant une « machine communicante » selon Philippe Breton dans l’Utopie de la communication, il a besoin d’être en interaction avec les autres individus, entretenir les liens. Le numérique en réduisant l’espace et le temps accélère, augmente les échanges.  L’utilisation du numérique correspond bien à la nature humaine, c’est pour cela donc que le numérique s’est tout particulièrement intégré dans notre société.

 

Idée 2 :  Dématérialiser a permis de nous faire entrer dans « l’âge de l’accès » où les marchés laissent la place aux réseaux, les biens aux services, les vendeurs aux prestataires et les acheteurs aux utilisateurs selon les termes de Jérémy Rifkin dans L’âge de l’accès.

 

De nombreux domaines sont dématérialisés et cela permet de passer à la société du coût marginal zéro, une société où culture, travail sont transformés tout comme beaucoup d’autres domaines comme la démocratie des secteurs qui font penser qu’il faut développer la dématérialisation sans limite (B)

Idée 3 : Le dernier ouvrage de l’économiste Jérémy Rifkin La société du coût marginal zéro souligne la révolution de la dématérialisation qui permet la reproduction à l’infini de nombreux services. Cela à un impact majeur sur l’éduction comme le montre Michel Serres dans Petite Poucette ou Meirieu et Steigler dans L’école, le numérique et la société qui vient. Olivier Donnat dans Les pratiques culturelles des Français à l’ère du numérique montre cette révolution dans l’accès aux biens culturels.

 

Idée 4 : Dématrialiser permet aussi de créer plus de liens entre gouvernants et gouvernés, elle favorise la transparence gouvernementale qui permet de bâtir une relation de confiance et améliorer les décisions prises. (Beth Noveck, Wiki Government : How Technology Can Make Government Better)

 

II. Dématérialiser peut engendrer un sentiment d’exclusion, un manque de repères, qu’il faut limiter dans un souci de vivre ensemble

 

La dématérialisation a outrance peut générer deux risques majeurs qu’il ne faut pas négliger, le premier est celui de l’exclusion sociale liée à la fracture numérique, le second est celui d’une perte de sens, de repère, de concret (A).

 

Idée 5 : Gabriel Dupuy soulignait, dès 2007, dans La fracture numérique, les risques d’une exclusion d’une partie de la population (précaires, moins diplômés, personnes âgées) d’une partie des services offerts par la dématérialisation avec le risque de créer une société à deux vitesses. Dès lors, il semble nécessaire que les services dématérialisés continuent d’exister sous d’autres formes, notamment en matière de services publics, pour éviter de renforcer l’exclusion dans notre société.

 

Idée 6 : Le numérique présente un certain risque de repli sur soi (Hiroki Azuma, Génération Otaku : les enfants de la postmodernité), de disparition de la frontière public-privé, vie personnelle-vie professionnelle (Pierre Larrouy, uberisation utopie et tyrannie), une forme d’addiction générant de l’incommunication comme le souligne Dominique Wolton dans Internet et après. Un appel à maintenir du concret, du contact, de l’échange direct se fait notamment dans le monde professionnel.

 

Dans ce contexte, il semble nécessaire de ne pas freiner le phénomène de dématérialisation mais de trouver un juste équilibre qui limite les risques d’exclusions et de perte du vivre-ensemble (B).

 

Idée 7 : A l’instar de ce que préconise, Helvétius dans De l’Esprit, il faut conserver le privé et du public. En effet, Helvétius défend l’idée selon laquelle il est impératif de conserver une stricte séparation entre ce qui relève du public, espace dans lequel il faut favoriser la transparence et ce qui relève de l’espace personnel, dans lequel il est primordial de garder une certaine opacité. Dominique Wolton nous invite à ce titre à repenser notre façon de communiquer dans Penser la communication.

 

 

 

Idée 8 : Le plus important comme le souligne Alain Touraine est de « Faire société » comme il le souligne, dès 1997, dans Pourrons-nous vivre ensemble ?. Ce lien doit donc savoir sortir du virtuel pour demeure concret, direct et palpable.

 

Corrigé de l’autre sujet portant sur les institutions démocratiques et le secret: ici